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Ramen tonkotsu, shoyu, miso : les familles

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Ramen tonkotsu, shoyu, miso : les familles

Commander un ramen dans le Val-d’Oise, ou n’importe où ailleurs en France, commence presque toujours par la même hésitation devant une carte qui aligne tonkotsu, shoyu, miso et shio comme s’il s’agissait de quatre choix équivalents. Ils ne le sont pas. Un seul de ces mots désigne un bouillon, les trois autres désignent un assaisonnement, et les combiner suppose de savoir lequel est lequel. Cette confusion, entretenue par des cartes trop rapides, empêche de commander ce qu’on aimerait vraiment manger.

Un bol se construit en couches successives, chacune posée par une main différente au cours du service, chacune modifiable indépendamment des autres. Une fois cette architecture comprise, la carte redevient lisible : on choisit un corps, un assaisonnement, une intensité grasse et un jeu de garnitures. Le vocabulaire cesse d’être une liste à retenir pour devenir une grille de composition.

Un bol se lit en quatre couches

Bol de ramen fumant avec nouilles, œuf mariné et lamelles de porc

La première couche est le bouillon, la masse liquide qui occupe le bol. Deux grandes manières existent. Le chintan est un bouillon clair, extrait à frémissement doux, filtré, où les saveurs restent distinctes et le liquide reste transparent. Le paitan est un bouillon trouble, obtenu par une ébullition longue et vive qui émulsionne le gras et la gélatine dans l’eau, jusqu’à une texture opaque et enveloppante. Le tonkotsu, bouillon d’os de porc bouilli pendant de longues heures, est le représentant le plus connu de cette seconde manière, et il est associé à la région de Fukuoka.

La deuxième couche est le tare, l’assaisonnement salé versé au fond du bol avant le bouillon. Il tient dans quelques cuillerées et décide de presque tout le goût. Le shio est un tare au sel, direct et net. Le shoyu repose sur la sauce soja, plus rond, plus sombre, avec une profondeur fermentée. Le miso apporte la pâte de soja fermentée, épaisse, sucrée-salée, capable de tenir tête à un bouillon puissant.

La troisième couche est l’huile aromatique, versée en surface : graisse de porc fondue, huile de poireau brûlé, huile pimentée, huile d’ail noirci. Elle forme un film qui garde le bol brûlant et libère son parfum à chaque cuillerée. La quatrième couche rassemble les garnitures, posées à la fin, et les nouilles elles-mêmes, cuites à la minute puis égouttées énergiquement.

L’ordre d’assemblage suit toujours la même chorégraphie, et l’observer depuis la salle renseigne beaucoup. Le tare est versé en premier au fond du bol vide, l’huile aromatique le rejoint, puis le bouillon brûlant les entraîne tous les deux en tourbillonnant. Les nouilles arrivent ensuite, pliées et posées d’un geste pour rester alignées, et les garnitures se disposent en dernier sur le dessus. Une cuisine qui respecte cet ordre sert des bols homogènes ; une cuisine qui verse le bouillon avant l’assaisonnement obtient des bols inégaux, salés au fond et fades en surface.

Ces nouilles méritent une mention à part. Elles sont faites de farine de blé additionnée de kansui, des sels alcalins qui leur donnent leur couleur jaune, leur élasticité et ce mordant caractéristique qu’aucune pâte ordinaire ne possède. Sans kansui, il ne s’agit plus de ramen, quelle que soit la qualité du bouillon versé dessus.

Tonkotsu, shoyu, miso : deux axes que l’on confond

Le nœud est là, et il se dénoue en une phrase. Tonkotsu décrit ce dont le bouillon est fait ; shoyu et miso décrivent ce avec quoi il est assaisonné. Un bol peut donc être tonkotsu et shoyu à la fois, ou tonkotsu et shio, sans la moindre contradiction. Une carte qui présente ces quatre mots sur une seule ligne mélange deux axes indépendants, comme si l’on proposait de choisir entre une viande et une sauce dans la même colonne.

L’axe du bouillon décrit la matière première et la méthode : os de porc, carcasses de volaille, poisson séché, algue, légumes, extraits doucement ou violemment. L’axe du tare décrit le sel et sa forme. Un même bouillon de volaille clair devient un bol tout différent selon qu’on l’assaisonne au sel, à la sauce soja ou à la pâte de miso, sans qu’une goutte du liquide ait changé.

Les traditions régionales ont fixé des associations qui se sont imposées. Le shoyu est historiquement rattaché à Tokyo, avec des bouillons clairs de volaille et de poisson séché. Le miso s’est développé à Sapporo, dans le nord, avec des bols riches, gras, généreusement garnis de légumes sautés. Le tonkotsu vient de Fukuoka, dans le sud, avec des nouilles fines et une pratique de la portion supplémentaire de nouilles ajoutée dans le bouillon restant. Ces repères aident à comprendre une carte sans enfermer personne, et beaucoup de cuisines contemporaines croisent librement les axes.

Deux formats voisins figurent parfois sur les mêmes cartes et gagnent à être identifiés. Le tsukemen sert les nouilles froides ou tièdes à part, accompagnées d’un bouillon très concentré dans lequel on les trempe bouchée par bouchée : les nouilles gardent leur mordant du début à la fin, et l’assaisonnement se dose au geste. Le mazemen, lui, se passe presque entièrement de liquide et mélange les nouilles à une sauce épaisse et à des garnitures, dans l’esprit d’une pâte enrobée. Ces deux formats ne remplacent pas un bol classique, ils répondent à d’autres envies et supportent bien mieux la lenteur.

La parenté avec le reste de la cuisine japonaise se voit surtout du côté des bouillons clairs, où entrent souvent l’algue et les copeaux de poisson séché. La technique d’extraction y ressemble beaucoup à celle du bouillon dashi et de ses extractions, avec le même principe de température maîtrisée et de filtration douce.

Les familles et leur profil en bouche

FamilleBase du bouillonAssaisonnementProfil en bouche
ShioVolaille ou poisson, bouillon clairSelLéger, salin, très net, laisse voir la garniture
ShoyuVolaille, poisson séché, bouillon clairSauce sojaRond, ambré, fermenté, longueur moyenne
MisoVolaille ou porc, souvent enrichiPâte de misoÉpais, sucré-salé, tenace, très rassasiant
TonkotsuOs de porc, longue ébullitionSel ou sauce sojaCrémeux, gras, enveloppant, texture opaque
Paitan de volailleCarcasses de volaille émulsionnéesSel ou sauce sojaVelouté, doux, moins lourd que le porc
VégétalAlgue, champignons séchés, légumesSel ou misoSec, boisé, saveurs de fond bien lisibles

Les garnitures et leur fonction

Garnitures de ramen posées côte à côte : œuf coupé, pousses de bambou, ciboule et nori

Aucune garniture n’est décorative. Le chashu, poitrine ou échine de porc roulée puis mijotée dans un bouillon soja sucré, apporte le gras fondant et une note caramélisée. L’ajitama, œuf mollet mariné, joue sur deux textures : le blanc ferme et le jaune coulant qui trouble légèrement le bouillon quand on le perce. Le menma, pousses de bambou fermentées, introduit une acidité et un croquant fibreux qui coupent la richesse.

La ciboule ciselée apporte la fraîcheur et le piquant végétal, en contraste direct avec le gras. La feuille de nori, posée sur le bord, se ramollit lentement au contact du liquide et se mange en début de bol, quand elle a encore du corps. Le narutomaki, ce rouleau de pâte de poisson à spirale rose, relève surtout de la tradition visuelle et n’apporte qu’une note discrète. Les légumes sautés, le maïs et le beurre appartiennent au registre des bols du nord, où le froid justifie l’abondance.

Le choix des nouilles répond lui aussi à une logique. Les bouillons épais et gras appellent des brins fins et droits, qui n’emportent qu’une pellicule de liquide et laissent la bouche respirer. Les bouillons clairs supportent des brins plus épais et ondulés, dont les vagues retiennent davantage de liquide à chaque bouchée. Beaucoup de maisons proposent de régler la fermeté à la commande, du très ferme au bien cuit, et ce réglage vaut la peine d’être demandé : une nouille servie ferme continue de cuire dans le bol et arrive à son point idéal en cours de repas.

Reste la cuisson des nouilles, qui décide du reste. Elles cuisent en une poignée de secondes à quelques minutes selon leur épaisseur, s’égouttent violemment pour ne pas diluer le bouillon, et rejoignent le bol immédiatement. Un ramen se sert brûlant et se mange vite : les nouilles continuent de gonfler dans le liquide et perdent leur mordant en quelques minutes. La lenteur est le seul vrai ennemi du plat, ce qui distingue radicalement ces nouilles des autres, comme le montre le tour d’horizon des nouilles japonaises et de leurs farines.

Le ramen dans le Val-d’Oise : ce qu’on peut chercher dans un bol

Le département compte des tables qui servent des bols de nouilles sans en faire leur spécialité, et d’autres qui construisent leur carte autour d’eux. La différence se lit en trois signes simples. Une carte courte, centrée sur deux ou trois bols, indique une cuisine qui produit ses bouillons plutôt qu’elle ne les réchauffe. Un service rapide, avec des bols qui partent brûlants et des tables qui se libèrent vite, indique une organisation pensée pour le plat. Une distinction claire entre le bouillon et son assaisonnement, sur la carte elle-même, indique qu’on sait de quoi on parle en cuisine.

Quelques détails matériels achèvent de trancher. Un bol épais, lourd, souvent préchauffé, garde la chaleur pendant tout le repas et signale une maison qui a réfléchi au service ; un bol fin refroidit en cinq minutes. Une cuillère profonde posée d’office indique qu’on attend du client qu’il goûte le bouillon, ce qui est la moitié du plat. La présence de condiments sur la table, poivre parfumé, ail écrasé, pâte pimentée, montre qu’on assume de laisser chacun ajuster son bol en fin de parcours plutôt qu’au premier coup de cuillère.

Le déjeuner de semaine reste le meilleur moment pour juger un bol : les marmites sont à leur pic, les nouilles tournent, rien n’attend. Un amateur de ramen dans le Val-d’Oise gagne à commencer par un bol clair assaisonné à la sauce soja, qui ne cache rien, avant de tester les versions troubles où le gras masque une partie des défauts. Pour situer les tables de bouillon parmi les autres familles du secteur, le panorama des tables japonaises locales donne les repères de lecture qui manquent souvent avant de pousser une porte.